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C’était autour d’un programme plutôt inattendu que se réunissaient les musiciens de l’Orchestre Nationale de Lyon pour l’habituel concert de musique de chambre du dimanche, mais cette fois à la sauce Musiques en scène !

Traditionnel et plutôt sage, le trop fameux Quintette pour clarinette en La majeur de Mozart ouvrait la matinée. Pas de grosse surprise pour ce tube maintes fois enregistré au disque : il aura eu le mérite de ne pas trop effrayer le public – plutôt retraité – des dimanches à l’auditorium. Le jeune clarinettiste Nans Moreau s’illustre par un jeu précis et un son très agréable et chaud dans tous les registres – registres dont la variété et les changements abrupts font partie des difficultés majeures du quintette. Le second mouvement lent est en revanche un peu décevant avec de longues phrases pas toujours conduites jusqu’au bout. Le quatuor fait le travail, même si on peut reprocher un manque de lyrisme et surtout un manque de souplesse au premier violon. Manuelle Renaud nous permet de savourer le très beau chant d’alto qui prend des allures de ritournelles très ornées, lors de la troisième variation de l’allegretto final. Mais c’est surtout le jeu de Mathieu Chastagnol, très impliqué du début à la fin de l’œuvre, qui donne sa couleur à l’ensemble avec une justesse d’intention et de caractère qui montre une parfaite compréhension de l’œuvre. C’est aussi le seul à vraiment lever les yeux de la partition et à être en connexion constante avec l’ensemble : la musique de chambre n’est-elle pas avant tout l’histoire de regards qui se croisent ?

Une fois Mozart mis au placard, place à l’électronique et aux machines du XXIe siècle avec Electric Klezmer Rhapsody. Les musiciens quittent leur tenue de concert pour des vêtements plus décontractés, que vient couronner la chemise colorée du compositeur et interprète Pierre-Alexis Lavergne. Une brève explication agrémentée d’un pas de danse du compositeur posent le cadre de la pièce : nous voilà partis pour l’Europe centrale, plus précisément au sein de la tradition klezmer des juifs ashkénazes. Impossible en effet de ne pas penser aux mariages traditionnels juifs en voyant les quelques pas de danses proposés par le compositeur : “C’est avant tout une musique de transe, dont le principe moteur est la répétition, cela tend un fil du début à la fin de l’œuvre”. Nans Moreau quitte la clarinette pour la clarinette basse, qui alternera tout au long de la pièce entre un jeu de basse dans les registres graves et des cellules plus thématiques. Pierre-Alexis Lavergne aux manettes dispose d’un clavier raccordé numériquement à des samples, majoritairement des beats de percussions graves agrémentés de réverbération. Le rythme est entraînant et le caractère de danse saute aux oreilles. Les cordes répondent à la bande son et l’écriture fait alterner des passages très monodiques de thème slaves sur des modes traditionnels et chromatiques, et des passages où l’harmonie devient plus riche, avec une texture plus dense. Le rythme de danse est d’abord une alternance entre temps ternaires et temps binaires, puis évolue vers un trois temps plus “valsé” avant de se transformer en 4/4 obsédant aux accents constamment déplacés. Parfois un sample de voix qu’on attribut à un chœur d’homme d’Europe de l’est surgit au milieu des violons. La structure d’ensemble se laisse appréhender par des cellules répétés et des ritournelles récurrentes qui donnent une forme cohérente à l’ensemble de la pièce, avec une gradation d’intensité rythmique du début à la fin. Après l’accord final au quintette, la pièce nous laisse dans une atmosphère à mi-chemin entre un lendemain de soirée arrosée en boite de nuit et un lendemain de mariage arrosé en Europe de l’est : sacré cocktail !

Les Bagatelles (2011) de Mason Bates clôturaient ce programme haut en couleur. Difficile de faire un lien entre le titre de l’œuvre (on pense immédiatement aux Bagatelles de Beethoven) et la pièce elle-même, si ce n’est le caractère extrêmement décousu et vagabond de l’œuvre. A l’exception du troisième, chaque mouvement débute par un beat enregistré, cette fois très profond et surtout imprévisible au possible. D’abord régulier, il se transforme et s’emballe. Le quatuor vient se poser sur cette machine tonitruante, et l’on ignore jusqu’à la dernière note ou cela va nous conduire. Le compositeur réussit néanmoins à construire un dialogue fort entre le quatuor et la bande son : les deux se complètent merveilleusement bien au niveau des registres puisque le quatuor se caractérise par une dominante des médium-aigus et l’absence de registre très grave (que fournirait une contrebasse). On a l’impression d’un équilibre global, qui pouvait faire défaut dans d’autre pièces de Bates pour grands orchestres comme Mothership, où la complémentarité organique-machine était discutable. Le troisième mouvement ressort nettement par l’absence de bande son : il apparaît tout de suite plus écrit et plus lumineux, ce qui laisse un court répit avant la cascade finale du 4ème mouvement. “Viscera” nous plonge de nouveau dans cette ambiance de garage humide. Une pluie de pizzicati à tous les instruments s’abat sur une nuit citadine que l’on imagine mouvementée. Le rythme des beats s’accélère, s’amplifie, et le jeux des cordes devient de plus en plus agressif : la machine s’emballe et les accents se déplacent avant l’accord final plutôt serein qui vient clore la pièce comme un générique de film.

Dans les deux pièces le jeu des instrumentistes se caractérise par une grande précision et surtout un fort degré d’implication dans l’interprétation : c’est une musique vivante qui résonne. D’une manière générale, ce sont des pièces qui parlent, qui nous parlent à nous, citadins du XXIème siècle. Ce qui frappe avant tout c’est leur contemporanéité et l’énergie déployée qui nous implique et nous concerne. Mais que nous disent-elles ?

Gaspard Gaget