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Music for 18 Musicians à la Biennale de Musiques en Scène, Samedi 5 Mars 2016

« À ce qu’il paraît, il faut se laisser emporter« , me dit une enfant assise à côté de moi un peu avant le début du concert. Si cette phrase est une vérité dans la musique minimaliste en général, elle n’a jamais été aussi vraie que lors de cette grandiose représentation.

Composée entre 1974 et 1976, Steve Reich considère encore aujourd’hui cette œuvre comme « l’une des meilleures pièces que j’ai jamais créées. Il y a des moments, parfois, où chaque élément vient se mettre en place, et où on se retrouve tout d’un coup face à un fabuleux organisme autonome : c’est arrivé pour ce morceau. Cela explique sa permanence. Mais il a aussi une architecture solide, et c’est pour cela qu’il me plaît toujours, à moi, vingt ans plus tard. » (Steve Reich dans le livret de Music for 18 Musicians chez Nonesuch Records (1998) ).Inspiré de la musique balinaise, Music fait vivre la transe religieuse des îles de Java et Bali, par sa répétition rythmique et ses phases progressives.

L’ensemble Links rend parfaitement hommage à la puissance de cette pièce. La cohésion de l’orchestre, dont Music tire sa force, est parfaite du début à la fin. Chaque instrumentiste parvient à apporter de manière fluide et envoûtante son apport, et ceci sans jamais faiblir.

Rapidement, on ressent le rapport entre extériorité et intériorité, l’exaltation de la musique tirée directement des processions religieuses indonésiennes. On ressent, d’ailleurs, une certaine agitation dans la salle venant de spectateurs, de plus en plus répandue et intense, au fil de la représentation.

Et c’est ici que la chorégraphie entre en jeu.

Sylvain Groud, de la compagnie MAD, apparaît accompagné d’une vingtaine de danseurs, en procession sur la scène, déambulants, marquants chaque accentuation musicale, entre les musiciens qui commencent, eux aussi, à s’agiter petit à petit.

D’un coup, une grande partie de l’audience se retourne sur ses sièges. Je fais de même, pour constater que rien de particulier n’est présent à l’arrière de la salle. Et pourtant, le public s’active. Se lève. Se disloque. La jeune fille assise à côté de moi se lève, se rassied, se relève, balance les bras dans tous les sens. Encore, et
encore, et encore. D’autres personnes dans la salle font de même. Chaque individu semble perdre possession de ses moyens et se meut dans un chaos organisé.Tapis dans la pénombre de l’Auditorium, près de deux cents danseurs, qui se faisaient passer pour de simples spectateurs, s’activent de la même manière progressive, fluide et entrainante, que l’œuvre musicale à laquelle nous sommes en train d’assister.

Le paroxysme survient lorsque les lumières virent à des couleurs vives, que l’on ne serait pas surpris de voir en boîte de nuit ou en festival de dance music, mais dont on n’aurait jamais soupçonné la présence à l’Auditorium, explosent de manière presque stroboscopique. La compagnie de danseurs se lancent soudain dans des mouvements plus amples, plus saccadés, plus improbables, quittant leurs sièges et invitant le public à se joindre à eux.

Puis, l’intensité de la musique décroît peu à peu, tandis que les danseurs reprennent leur calme. La transe se termine, et chaque âme reprend place dans le corps qui lui était destiné.

S’il faut juger, s’il faut faire une critique, un seul mot me vient à l’esprit : grandiose. Le spectacle auquel je viens d’assister, je ne l’oublierais pas de sitôt. Chaque seconde était une véritable expérience, transcendant de loin le cadre des spectacles classiques, voire même ceux quelque peu fantaisistes qui se permettent de briser le quatrième mur.

Music for 18 Musicians à l’Auditorium de Lyon n’est pas un spectacle, c’est une expérience, une procession transcendante qui ferait presque penser aux concerts de PsyTrance, genre musical répétitif de la musique électronique tirant aussi ses inspirations des musiques religieuses indonésiennes.

Geoffrey Turpin