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Le ludique est-il antinomique avec le sérieux? Le divertissement se restreint-il, comme l’annonçait Pascal dans ses Pensées, à la recherche misérable d’une consolation face à la difficulté d’être soi? Ne peut-on pas penser que sous ses apparences futiles, le divertissement est en réalité utile à une rencontre raisonnable avec le monde et ses mystères ?

Voici autant de questions que le spectacle Lever de rideau semble susciter chez son spectateur, et qui se dénouent, en définitive, en une question unique : l’amusement et le rire peuvent-il prétendre à des ambitions esthétiques rigoureuses et dignes ?

On considère communément l’art comme un loisir, un divertissement désintéressé ou encore comme le plaisir du Beau atteint au terme d’une quête affective. Mais lorsque le spectacle qui s’offre à nous fait fi des codes de la Beauté et valse entre le clownesque et l’ironie dadaïste, comment allier le divertissement à quelque prétention sérieuse?

Dès son accueil, le spectateur est plongé dans un univers drolatique et burlesque : deux saltimbanques, à la guitare et au trombone (rose!), l’accompagnent jusque dans la petite salle du théâtre de la Renaissance, où un « rêveur
solitaire », seul sur scène, lit son livre en buvant son café, attendant calmement que la salle se remplisse.

Lorsque le calme se fait et qu’il prend la parole, c’est pour déclamer des vers de Christophe Tarkos et entrer dans sa logique déconcertante d’une rumination laconique aux allures tragi-comiques : « C’est l’histoire d’une poule pas plus grosse qu’un œuf, nous dit-il, elle est séduisante avec sa petite taille et toutes ses couleurs et formes de grand poule pas plus grosse qu’un œuf ». Lors même que le sens du discours se fait impénétrable sinon saugrenu, la scène-musicale qui se joue en fond, dans des décors minimalistes, redouble le sentiment de douce incompréhension et d’égaiement qui parcourt la salle depuis les premières secondes. Ce sont des épiphanies théâtrales, des mini sketches évanescents, des fantoches délicieusement loufoques qui forment l’œuvre musicale Répertoire. La musique n’y est que suggérée par des sons abracadabrantesques : des noix de coco enfilées aux pieds et aux mains que l’on frappe contre le sol, une pompe à pied affublée d’élastiques colorés dans laquelle on souffle de plus en plus vite, une poubelle que l’on arrose pour imiter le bruit d’un homme qui urine; et ce sont aussi des cris, des rires, des sifflements, sans que les déclamations du « promeneur solitaire » ne s’interrompent. Subito, le spectateur est sollicité de toutes parts : les sons s’emballent, deviennent fous, fougueux, plus farfelus encore, avant que le silence et la stupeur ne viennent rompre l’effervescence scénique lorsque la chaise de l’avant-scène se trouve pour la première fois inoccupée.

L’enchaînement avec l’œuvre suivante – Dressur – se fait sans transition; trois des musiciens du Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse restent sur scène après un jeu d’ombres chinoises et de cache-cache frénétique. Le trio débute un échange musical rythmé par des dizaines de percussions parmi lesquelles brille tout particulièrement le marimba disposé au centre de la scène. La motion jeu-arrêt, silence-reprise et les œillades soutenues, placent les artistes dans un rapport presque agonal et assujettissant. Aussi, la tragi-comédie initiée pendant les premières quinze minutes du spectacle se poursuit-elle dans cette arène de cirque offerte à la performance et aux expérimentations musicales. Le visage parfois impassible, les musiciens-comédiens s’agitent, dansent, évoluent sur la scène pour tirer profit de toutes les potentialités sonores des claves, sabots et autres maracas qu’ils ramassent çà et là autour d’eux. En dernier ressort, chacun des protagonistes se trouve placé dans un état d’asservissement vis-à-vis de l’instrument dont il joue ultimement, comme si la rencontre avec l’ensemble des percussions les avaient tous plongés dans une démence addictive…

… Puis c’est la musique qui re-devient démente et rythmique avec la dernière partie du spectacle – Kits : tous les musiciens se retrouvent en même temps sur scène pour faire cohabiter des sons hétéroclites panachés de couleurs jazzy (contrebasse) et funk (basse électrique). Les six xylophones placés en arc de cercle apportent curieusement
moins de couleur et de chaleur à la pièce qu’une atmosphère inquiétante et fameusement tourmentante. Au milieu de cet enchevêtrement d’instruments et de sonorités disparates, le déclamateur réapparaît pour scruter tous les instruments, les sonder, les mesurer avant de hurler des verbes affiliés au travail de l’essayeur ou de l’expérimentateur : « fouille, écrase, décortique, agite, jette, replace, déplace, filtre, etc. ». Assurément, il n’est point question de théorie et de science dans cet univers ludique et empirique; il est bien question de pratique, de tâtonnements, d’essais, tous comme les artistes se sont essayés à la musique (expérimentale) tout le long du spectacle.

L’ouvrage que lisait l’orateur il y a maintenant 45 minutes n’était en fait que ce carnet qu’il réinvestit à présent pour noter ses idées fugaces et fantasques, clamées entre deux danses explosives. Lui aussi tâtonne dans ses mots, hésite sur ses idées : il est cet homme pascalien amusé et diverti qui en arrive à ignorer qui il est vraiment; « Je ne suis pas loin de moi », finit-il par lancer au public avec causticité. Ce « moi », son « moi », est devenu une relative inconnue absorbée et dilapidée dans le rire et la distraction. Mais comme on le sait, le rire et l’amusement ne sont jamais, en art, très loin du sérieux et de la rigueur.

Alice Dupas