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Dans le cadre de la Biennale de Musiques en Scène et du Festival pour L’Humanité, l’Opéra de Lyon nous propose une création : Benjamin, Dernière Nuit.Le metteur en scène dit de l’opéra que « c’est un art éminemment émotionnel et éminemment politique ». C’est ainsi que l’œuvre se présente.

L’histoire prend place le 26 septembre 1940, lorsque le philosophe juif allemand Walter Benjamin, tente de fuir le fascisme en traversant les Pyrénées pour s’enfuir par la suite aux États-Unis. Arrivant à la ville-frontière catalane de Port-Bou, Walter Benjamin apprend que le Maréchal Pétain et Franco ont passé un accord pour que chaque français passant la frontière soit rapatrié et livré à la Gestapo. Épuisé et désemparé, le philosophe décide d’avaler le flacon de morphine qu’il gardait en cas de danger inexorable. Les rencontres de sa vie lui apparaissent de manière onirique devant ses (et nos) yeux, et plonge dans l’intellect du génie incompris. Cette dernière nuit nous est représentée avec brio sur la scène de l’Opéra de Lyon, mélangeant les scènes théâtrales parlées, jouant le présent de la dernière nuit, et les parties musicales interprétant le voyage intérieur et les rencontres marquantes de sa vie, jusqu’à son dernier souffle.

L’idée de faire de la fin du philosophe un opéra est partie d’un texte de Régis Debray qui voulait en faire une comédie musicale. En lisant celui-ci, décelant la portée tragique de l’œuvre, son ami Michel Tabachnik lui propose plutôt un opéra.

L’œuvre présente donc la vie de celui qui « est devenu une légende, et sa vie était celle d’un raté » (entretien avec Régis Debray, Opéra de Lyon). Nous passons ainsi d’un souvenir à l’autre, en revenant parfois à la réalité, de ceux qui ont marqué la vie de Benjamin, comme André Gide, Hannah Arendt ou Théodor W. Adorno à qui il adressera sa lettre d’adieu.

C’est donc à deux spectacles, réunis en un seul, que nous assistons : une pièce de théâtre et une pièce d’opéra. Deux Walter Benjamin sont présents dans chaque scène : celui du présent, interprété avec brio par Sava Lolov, spectateur de ses propres souvenirs, dont le ténor Jean-Nöel Briend nous livre une prestation admirable de Benjamin d’antan, le tout sous la direction dantesque du metteur en scène John Fulljames.

Au lieu de décrire le réel, ce qui s’est passé durant cette scène, l’œuvre fait preuve de réalisme. Le but n’est manifestement pas de refaire une copie historique de la vie du philosophe, mais de faire ressentir la vie et les passages qui l’ont marqué.Pour se faire, la partition offre une combinaison d’inspirations et de genres peu conventionnels, comme mélanger l’orchestre symphonique (dont Michel Tabachnik dit avoir repris l’instrumentation de Pélléas et Mélisande de Debussy) en y intégrant lors d’une scène « cabaret » des chants populaires, des œuvres vocales juives du 14e siècle, et utilisant un shofar, corne traditionnelle juive, qui servira de leitmotiv tout le long de l’œuvre.

Partant d’un hommage au grand philosophe, Benjamin, Dernière Nuit devient une œuvre politique, pointant du doigt la manière dont les gouvernements européens traitent les immigrants , en faisant témoigner une personne qui, née en Allemagne, passionnée par la France, appelée en Palestine par son origine hébraïque, en Russie pour son marxisme, a dû fuir de cette Europe qui ne voulait pas la voir vivre.

Entre le festival pour l’humanité et l’actualité sociale et politique européenne, Benjamin, Dernière Nuit dépasse sa porté artistique, déjà colossale, pour que le spectateur vive la dernière nuit d’un homme.

Geoffrey Turpin