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« Clicks, buzz, données, bases de données et de métadonnées » voilà l’accroche choisie par
Musiques en scène pour donner à l’auditeur, nécessairement curieux ou franchement
avisé, l’envie de découvrir l’univers de Ryoji Ikeda. De cette curiosité naît l’inquiétude,
car à dire vrai, le matériau premier du musicien semblerait plutôt anti-musical ou en
tout cas dépourvu d’humanité. Né en 1966 au Japon, parisien d’adoption, Ryoji Ikeda
débute sur la scène électronique et se fait peu à peu remarquer pour son esthétique
« numérique minimaliste », dont l’exigence de traitement n’a d’égal que la mécanique
quantique d’où elle provient. Exigeant oui. De lui-même et du spectateur, auquel l’artiste
impose une œuvre totale, où son et image bâtissent ensemble une architecture certes
immatérielle mais devenant omniprésente.

Une musique venue d’ailleurs…

Première détonation. L’écran se déchire. En un éclair, son et image nous transpercent et
s’imposent à nous. Les phénomènes se démultiplient, prolifèrent jusqu’à envahir
l’espace visuel et auditif. Le sol semble se dérober sous nos pieds. Nous avons bel et bien
décollé. Silence.
Cette première séquence passée, l’on se questionne. Indubitablement. L’union mystique
des éléments force la fascination. Pourtant, on se demande si c’est la ligne qui crée le son
ou le son qui trace la ligne. Le compositeur n’avait-il pas pour métier d’écrire des notes
sur les lignes d’un papier afin d’harmoniser un ensemble de sons ? Cette idée simple
prend ici un sens inouï ! Les formules visuelles et sonores qui nous entourent semblent
exister d’elles-mêmes, comme si le musicien médium en avait saisi la substance
intrinsèquement signifiante et l’avait décryptée pour nous.

Une expérience rare, violente, fascinante…

Lorsque justement nos sens se brouillent et que notre cerveau entre mécaniquement en
résistance avec cette matière envahissante, névrotique, lobotomisante : silence. Ce
silence est-il véritable ? On ne sait plus. Un ultra-son habituellement strident de notre
quotidien devient ici un repos, un sas, une bouffée d’air. La prolifération reprend, la
résistance avec. Parfois l’on croit entendre les clapotis de la pluie (probable tentative de
se rassurer par la convocation d’images personnelles). Devant nous, autour de nous, en
nous, une multitude d’entités se percutent et font entrer notre corps lui-même en
résonnance. L’infiniment petit est devenu infiniment envahissant… Au bord de la
saturation, lorsque la matière sonore nous a totalement imprégné, ce langage a priori
mystique, radical et propre à Ryoji Ikeda, est devenu inconsciemment notre musique
intérieure, un langage commun définitivement humain.

Jonathan Parisi
Musicologue