FÉV. 27 28
MARS. 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21

Tableaux d’une exposition est un concert décontenançant tout autant qu’épatant, novateur et audacieux sans être absolument sibyllin. L’on pourrait dire que le concert est à l’image de la salle qui l’accueillait ce 4 mars 2016 : l’Auditorium de Lyon, prestigieuse salle aux murs de béton qui reçoit les plus grands noms de la musique classique et moderne.

Le spectateur de Tableaux d’une exposition se trouve pendant deux heures tantôt transporté et touché par le lyrisme d’une musique aérienne, tantôt heurté (la seconde d’après) par des sons foudroyants et vigoureux, presque convulsifs et acrimonieux.

C’est en réalité l’ensemble du spectacle qui paraît jouer sur les paradoxes : au cours du premier quart d’heure, l’œuvre en crescendo Exodus nous installe dans l’atmosphère grandiose du concert en s’inaugurant par des sons cristallins avant de succomber dans des bruits orageux à l’unisson. Ainsi, dès le début du spectacle, il n’est point de spectateur qui puisse se laisser aller à s’alanguir ou à somnoler dans son fauteuil, transporté qu’il serait dans son écoute passive et câline; la mélodie n’est jamais sirupeuse, le spectateur, comme cela, toujours sémillant et en alerte.

La demi-heure qui suit confirme la posture attentive mandée au spectateur. Janine Jansen, dans sa belle robe d’opéra, vient entamer un dialogue dé-concertant, mais surtout détonant entre son violon et l’ensemble de l’Orchestre National de Lyon. Là encore le spectateur ne doit, sinon ne peut, fermer les yeux pour écouter le jeu de questions-réponses orchestré entre la soliste et les autres musiciens ou, devrions-nous dire, entre l’actrice principale et les autres protagonistes de la pièce; car Concerto pour violon et orchestre a l’allure d’une pièce de théâtre dans laquelle les rebondissements sont annoncés par l’emploi sporadique de la batterie et des percussions. L’audience participe ainsi activement à l’intrigue de la pièce et oscille entre attention scrutatrice et moments de lâcher prise; le ton résolument moderne et abstrait du concerto n’ôte rien (bien aucontraire) à son charme lyrique.

L’entracte de quelques minutes qui s’ensuit laisse au spectateur le temps de reprendre son souffle et de calmer les battements de son cœur. A l’image de la violoniste soliste qui brisa, l’instant d’avant, une corde de son archet dans l’embrasement de sa musique, certains ont besoin d’un moment de réfection et d’apaisement. C’est aussi le temps pour les adultes de se tourner vers les plus jeunes pour savoir si ce spectacle aux traits légèrement abscons leur est malgré tout accessible et appréciable.

Puis c’est au tour du numérique de prendre le devant de la scène, d’abord avec Any Road qui nous plonge dans l’univers du gaming avec la vidéo de Boris Labbé qui accompagne la composition du très jeune et talentueux Daniele Ghisi. Une fois de plus, le spectateur est intensément sollicité dans son expérience esthétique en se confrontant à une œuvre musicale et visuelle, mais aussi en pénétrant un monde onirique presque cauchemardesque où l’anxiété prend rapidement le pas sur le jeu. Après une succession d’onomatopées inquiétantes sur fond d’images pixélisées dont on ne peut saisir le sens, un souffle d’apaisement ou d’agonie se fait entendre et marque la fin d’une œuvre qui aurait pu transfigurer le spectateur participatif en gamer fou. Quelques secondes suffisent alors pour le replonger dans l’atmosphère lourde et belle de ce spectacle qui sollicite une attention et une tension de tous les instants sans jamais céder sur le caractère ensorceleur et magique des sons poétiques et électroniques. Et ce n’est pas la dernière partie du spectacle qui viendrait rompre avec cette ambivalence permanente inspirée au spectateur entre le ravissement et le tourment, une ambivalence que l’on retrouve encore entre le classique et le moderne. Après s’être égarée sur la route de Any Road, l’audience, pourtant immobile sur son siège, continue son voyage musical et visuel en visitant une exposition consacrée aux peintures de Victor Hartmann, grâce à la suite pour piano de son ami Modest Moussorgski. L’orchestration de Ravel entoure ce monument musical d’un gigantisme pénétrant. Et c’est enfin le talent d’Osamu Tezuka pour la satire et le film d’animation qui vient parachever une œuvre majestueuse qui place de nouveau le spectateur dans une démarche heuristique; impossible pour lui de déambuler passivement dans l’exposition imaginée par Tezuka qui inversa ingénieusement la démarche du compositeur en peignant à partir des symphonies. Pendant les dernières trente minutes du concert, le spectateur doit conserver la posture d’interprète qui est la sienne depuis maintenant une heure trente : il peut aimer le génie et la technicité de l’artiste-scénariste qui parvient, avec brio, à animer des tableaux et de multiples décors; mais il doit aussi participer de sa démarche critique vis-à-vis d’une société pernicieuse qui ne compte plus que sur la technologie, la mégalomanie, la superficialité et l’argent. Les douces promenades musicales qui accompagnent la baguenaude du spectateur nous permettent d’apprécier et d’entrer simultanément dans trois univers – celui d’Hartmann, de Moussorgski et de celui Tezuka – mais elles permettent surtout d’ouvrir un monde de possibilités à interpréter par et pour le spectateur.

En jouant sur les paradoxes et les discordances, l’ensemble du spectacle procure au public un inconfort stimulant ou une délectation mâtinée d’agitation. Et c’est peut-être ce qui lui confère toute son épaisseur : la beauté (parfois dérangeante) du concert est mise au service d’une didactique qui sollicite incessamment la sagacité du spectateur ; et cela encore au sortir du spectacle où l’on peut entendre, depuis les places d’orchestre jusqu’au balcon, des débats et les différents avis fuser.

Alice Dupas